L'Europe est-elle en train d'abaisser les normes des objectifs de protection pour l'évaluation des risques des pesticides pour les abeilles ?

APIMONDIA est une organisation à but non lucratif qui représente les apiculteurs et leurs intérêts dans le monde entier. Les experts d'APIMONDIA ont suivi de près l'élaboration des lignes directrices de l'EFSA (depuis 2013) ainsi que les initiatives et réglementations européennes. Plusieurs membres du Conseil exécutif d'APIMONDIA sont impliqués dans des sujets liés aux effets des pesticides et à l'évaluation des risques.

Notre organisation a récemment participé au groupe des parties prenantes de l'EFSA ainsi qu'à l'initiative de partenariat pour les abeilles. Nous sommes préoccupés par les nouveaux développements et les discussions qui ont lieu sur l'évaluation des risques des produits chimiques industriels pour les abeilles lors d'une récente réunion, les 16 et 17 juillet, du Comité permanent des végétaux, des animaux, des denrées alimentaires et des aliments pour animaux (SCoPAFF). Ce comité est composé de représentants de la Commission européenne et des États membres, ainsi que de l'EFSA.

Au cours de cette réunion, il a été proposé d'utiliser un modèle spécifique de déclin des colonies d'abeilles (BEEHAVE) pour identifier les seuils acceptables pour l'utilisation des pesticides en milieu agricole. Nous avons plusieurs inquiétudes quant à l'utilisation de ce modèle pour évaluer les risques liés aux pesticides. Bon nombre de nos préoccupations ont été exprimées pour la première fois par l'EFSA en 2015, après la publication du modèle. Tout d'abord, le modèle n'a pas été conçu pour évaluer les risques liés aux pesticides : il modélise l'effondrement des colonies en se basant uniquement sur la perte des populations d'ouvrières (le nouveau module sur les effets des pesticides qui a été ajouté au modèle n'a pas encore été évalué). L'effondrement des colonies d'abeilles est un processus complexe dont les chercheurs du monde entier reconnaissent qu'il est dû à plusieurs variables, notamment une alimentation inadéquate, l'exposition à des produits chimiques industriels, des parasites et des agents pathogènes, dont l'acarien Varroa, et certaines pratiques de gestion. En outre, les effets sublétaux ne sont pas pris en compte dans ce modèle. Il n'est pas approprié de fonder la politique relative aux risques posés par les pesticides pour les abeilles sur ce modèle. Comme le montre l'abondante littérature désormais rassemblée sur ce sujet, l'exposition aux pesticides présente des risques bien plus importants pour les populations d'abeilles sauvages et domestiques que ne le reconnaissent les partisans de l'utilisation de ce modèle de Syngenta et d'autres fabricants de pesticides.

La révision du document d'orientation de l'EFSA sur les abeilles de 2013 (BGD) est toujours en cours d'examen, et certaines parties prenantes ont été consultées au cours de ce processus. Malheureusement, les organisations apicoles, dont Apimondia, n'ont pas été informées des options et des choix présentés lors de la réunion des 16 et 17 juillet 2020 à Bruxelles. Cette procédure est profondément décevante pour notre organisation et pour d'autres. Prendre les meilleures décisions nécessite la participation de toutes les parties prenantes.

Nous notons que le règlement de l'UE (CE) n° 1107/2009 stipule que les pesticides ne doivent pas avoir “d'effets aigus ou chroniques inacceptables sur la survie et le développement des colonies, en tenant compte des effets sur les larves d'abeilles et le comportement des abeilles”. C'est dans cette logique qu'en décembre 2013, la Commission européenne a restreint l'utilisation de trois insecticides néonicotinoïdes hautement toxiques pour les abeilles. En avril 2018, près de cinq ans plus tard, nous avons accueilli avec enthousiasme l'interdiction continue de toutes les utilisations extérieures de ces trois pesticides. Il s'agit d'une étape importante pour garantir la sécurité alimentaire. Les abeilles jouent un rôle important dans la productivité de nombreuses cultures. Il a fallu près de huit ans d'efforts continus pour établir les objectifs de protection pour l'évaluation des risques et les niveaux à accepter par le Parlement européen et les États membres. Le BGD de l'EFSA de 2013 est le seul manuel complet et actualisé qui utilise une méthode scientifique pour décrire comment évaluer l'impact des pesticides sur tous les pollinisateurs. Malheureusement, ce document n'a jamais été adopté par les États membres et n'a jamais été mis en œuvre en raison de la forte pression exercée par l'industrie pharmaceutique. Cependant, nous avons salué le rejet par le Parlement européen du projet de proposition de ‘compromis’ de la Commission européenne visant à abaisser les objectifs de protection (uniquement pour la toxicité aiguë et uniquement pour les abeilles mellifères) le mercredi 23 octobre 2019. Les citoyens européens et les apiculteurs en Europe et dans le monde ont estimé qu'avec cette décision, le Parlement européen confirmait la volonté d'atteindre des niveaux plus élevés de normes de protection pour les abeilles, les autres pollinisateurs et l'environnement. L'UE et tous les États membres reconnaissent de plus en plus la valeur des abeilles et des pollinisateurs et la nécessité de les protéger face aux pressions anthropiques sur l'utilisation des terres. L'initiative de l'UE en faveur des pollinisateurs est une initiative claire en ce sens.

Nous demandons instamment au Parlement européen et à la Commission européenne de prendre en compte toutes les preuves avant de prendre une décision concernant les risques posés par les produits chimiques agricoles pour les pollinisateurs. Il est d'une importance vitale pour la sécurité alimentaire et pour les apiculteurs que les mesures actuelles visant à limiter l'exposition des abeilles aux pesticides ne soient pas supprimées ou rendues moins restrictives.

APIMONDIA demande à la Commission européenne d'adopter une approche conservatrice qui implique toutes les parties prenantes. Plusieurs modèles sont en cours de développement et prennent en compte les nombreuses variables auxquelles les abeilles sont confrontées dans les paysages agricoles (y compris les effets létaux aigus et chroniques ainsi que les effets sublétaux). Grâce à ces nouveaux modèles, des prévisions plus précises sur les risques acceptables permettront d'aligner les intérêts de l'agriculture sur ceux des apiculteurs et des défenseurs de l'environnement.

En attendant, nous recommandons l'adoption du BGD 2013 et la protection des mesures actuelles visant à limiter l'utilisation des pesticides dans les paysages où les abeilles sont vulnérables. Notre avenir et notre sécurité alimentaire dépendent des décisions que nous prenons aujourd'hui concernant la santé et le bien-être des abeilles !